Le général de Gaulle avait préparé minutieusement et de longue date son voyage de juillet 1967 au Québec et au Canada. Son conseiller diplomatique de cette époque, René de Saint-Légier, m’avait demandé de lui fournir chaque semaine, alors que j’étais au cabinet d’Alain Peyrefitte, des informations aussi complètes que possible sur la situation politique au Canada et au Québec, afin de les joindre au “dossier fin de semaine” que le Général emportait pour l’étudier à tête reposée à Colombey. C’est ainsi que, de mai à juillet 1967, j’ai pu fournir à Saint-Légier une série de notes dans lesquelles j’insistais sur la montée du sentiment nationaliste dans la “belle province”.

La rédaction de ces notes m’était facilitée par le fait qu’ayant été pendant trois années attaché d’ambassade à Ottawa, j’avais gardé au Québec de nombreuses relations qui me renseignaient régulièrement pendant toute cette période.

De son côté, le ministère des Affaires étrangères, à qui incombait la charge de l’organisation du voyage du Général, avait proposé un projet de trajet de Québec à Montréal, de nuit, à bord du Colbert, les populations allumant des “feux de joie” sur son passage ! Ce projet, que le Général jugeait absurde puisqu’il ne lui permettait pas d’avoir de contact avec le peuple du Québec, fut rejeté d’emblée. C’est alors que René de Saint-Légier me demanda d’intervenir personnellement dans la préparation du voyage dans la mesure où j’étais le seul, dans l’entourage proche ou lointain du Général, à connaître parfaitement les lieux.

Je fis donc valoir au Général que, pour se rendre de jour et par voie de terre de Québec à Montréal, il y avait deux trajets : l’un au sud du Saint-Laurent, passait par la Beauce sans traverser d’agglomérations mais l’autre, qui épousait la rive gauche du Saint-Laurent, traversait la ville de Trois-Rivières et de nombreux villages et permettait ainsi un contact, qui devait s’avérer particulièrement chaleureux, avec la population. Lorsque le Général apprit que cette route, construite sous Louis XV, s’appelait le “chemin du Roy”, il accepta aussitôt ma proposition. Le choix de ce chemin eut d’ailleurs une influence indirecte certaine dans l’épisode du balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal puisque le Général, ovationné sur tout son parcours, arriva très en retard à Montréal, portant ainsi à son comble l’ardeur de la foule qui l’attendait devant l’Hôtel de Ville. Quant au célèbre “Vive le Québec libre ! “, il ne fût possible que grâce à une circonstance fortuite : un micro abandonné sur le balcon où il n’était pas prévu que le Général fasse une allocution.

Lorsque le Général monta dans l’avion qui le ramenait à Paris, Jean-Daniel Jurgensen, alors directeur d’Amérique, lui dit : ” Mon Général, vous avez payé la dette de Louis XV ! “. Au cours de la dernière conversation que j’eus avec lui, le Général me dit que, sur le balcon de Montréal, il avait vu une balance : “Dans l’un des plateaux, il y avait les Anglo-saxons, : de toute façon ils ne m’aiment pas ! Dans le même plateau, il y avait les journalistes : ce qu’ils pourront écrire n’a pas d’importance, ce n’est pas de l’Histoire… ” Puis, me regardant dans les yeux, il a ajouté : “dans le plateau, il y avait aussi les diplomates” et il fit alors un grand geste comme pour les écarter. “Dans l’autre plateau, il y avait le destin d’un peuple… Je leur ai fait gagner dix ans ! ” .

Aussitôt de retour à Paris, le Général ordonna à Alain Peyrefitte de lancer sur une grande échelle la coopération franco-québécoise afin que “l’intendance suive” . C’est ainsi que ce dernier me chargea, pendant le mois d’août, de concevoir les vingt-cinq projets de coopération, qui furent adoptés au cours d’un voyage au Québec que nous fîmes, Alain Peyrefitte et moi-même, à l’automne 1967, et dont le principal était l’Office franco-québécois de la Jeunesse (OFQJ) que je copiai sur l’Office franco-allemand. Cet office a permis jusqu’à présent à des dizaines de milliers de jeunes Français et Québécois de connaître, grâce au général de Gaulle, le “pays d’en face”.

Bernard Dorin

Ce texte est tiré du site Charles de Gaulle